LA CLOSERIE DE LA GAROSSE DEVENUE RICHMOND HILL

Quand, en 2003, j’ai quitté Saint-Cyr pour venir habiter dans la résidence services « Richmond Hill » sur le coteau de Saint-Symphorien j’ai voulu savoir la raison de cette dénomination ; personne n’a su me répondre ; j’ai donc effectué des recherches aux archives où j’ai trouvé ce que je cherchais, puis, piqué par la curiosité, j’ai essayé d’en savoir davantage et je suis remonté au 18ème siècle, époque de la création de la Closerie de la Garosse devenue Richmond Hill, c’est donc son histoire que je vais vous raconter.

Pierre MESTAT

Le créateur – Mathieu CHESNON

Dessin clos de Richmond Hill à Tours
Né en 1707 dans une famille de commerçants habitant à Tours et comprenant plusieurs enfants. Il était devenu fourrier des camps et logis du roi et a dû suivre Louis XV dans ses campagnes en Lorraine et les Flandres, celui-ci a dû l’apprécier et l’a nommé « Écuyer » ce qui est un début d’accession à la noblesse.
Mathieu Chesnon a noué des relations avec l’abbaye de Marmoutier probablement pour en tirer des avantages. D’abord des 1736 il loue au religieux le prieuré de la Chambrerie qui n’était plus occupé, mais il est convenu qu’il n’en paiera pas de location et qu’en échange il s’engage à effectuer l’entretien et les réparations nécessaires. Cet arrangement était favorable aux deux parties car il semble que le monastère, sur le déclin, n’avait plus les moyens d’entretenir la Chambrerie. Même le prieuré de Saint Barthélémy connaissait des difficultés avec le fermier qui avait remplacé le métayer.
En 1743 Mathieu Chesnon obtient la location de la grande pièce du Guillery (16 arpents). En 1744 il achète une pièce de 6 arpents au lieu dit La justice, provenant de Marmoutier bien placée sur le coteau, comprenant terres et vignes dans l’intention d’y construire sa closerie. Les closeries : Il est important de bien les définir car elles vont proliférer à partir du 18ème siècle. On peut dire que ce sont des « clos » mais avec des caractéristiques particulières. En général le propriétaire n’habite pas sur place, il y dispose toutefois d’une résidence secondaire et confie l’exploitation à un « closier » lié par un contrat
spécifique ; salarié payé à la tâche, mais aussi entrepreneur puisqu’il peut employer à ses frais des journaliers et profitant d’avantages en nature (maison, jardin, part de récoltes). Une closerie suppose aussi la présence de vignes et la surface correspond à celle que peut entretenir le closier (environ 2ha). Il faut préciser qu’à cette époque la vigne était plantée « en foule » et non en rangs et que tous les travaux étaient effectués avec les bras, elle était en place pour très longtemps car lorsqu’un cep dépérissait (de vieillesse) on le remplaçait par marcottage (provignage) d’un rameau voisin ce qui était possible puisqu’il n’y
avait pas de porte greffe (vigne franche de pied). On pourrait donc dire que la closerie est une petite maison de campagne avec exploitation viticole. Au 19ème siècle presque tous les bourgeois de Tours avaient leurs closeries sur les coteaux environnants souvent en propriété parfois en location. L’une d’elles, à Saint Cyr, est restée célèbre par le séjour qu’y fit Balzac en compagnie de Madame de Berny, c’est la Grenadière.

La Closerie de Mathieu Chesnon

A partir de 1744, Mathieu Chesnon, qui a 37 ans, commence donc la construction de sa closerie. Il semble qu’il ait d’abord édifié les murs de clôture et les bâtiments d’exploitation, (car il habite toujours le manoir de la Chambrerie), ce qui lui permet d’avoir un closier pour exploiter les vignes occupant environ les 2/3 de la surface. Il lui donne le nom de la Garosse ou Bellevue ; le premier n’a pas d’explication, le second est inspiré par la belle vue sur la ville de Tours mais peut-être aussi par le château de Bellevue construit entre 1748 et 1750 à Meudon , avec vue sur Paris, par le marquise de Pompadour et l’accord de Louis XV. La maison d’habitation sera construite peu à peu suivant les possibilités financières de Mathieu Chesnon de sorte qu’à son décès en 1783 ( à 77 ans) à la Chambrerie, elle était à peine terminée. A noter que le nouveau pont de pierre (appelé plus tard Wilson) a été terminé en 1779. La succession de Mathieu Chesnon, veuf et sans enfant a donné lieu en 1785 à l’intervention de Benoist de la Grandière alors maire de Tours désigné comme exécuteur testamentaire, de son notaire et d’un expert de sorte nous pouvons, aux archives, consulter le rapport de ce dernier lequel nous donne une description très précise de la Closerie de la Garosse : Maison d’habitation ouverte ou midi avec plusieurs pièces au rez-de-chaussée carrelées, un étage avec des chambres, combles perdus, couverture d’ardoises.
En retour d’équerre les dépendances comprennent cellier, pressoir, cave, maison du closier, écurie, grange. Devant la maison, des jardins arrivant à un mur terrasse. Derrière, une cour et un puits avec margelle et couverture. Plus loin sont les vignes traversées par une longue allée se terminant vers le nord par un portail donnant sur le chemin vicinal n°17. Mathieu Chesnon avait de nombreux biens, maisons, bétail, matériel, il laissait un testament, mais il fallait régler des comptes, par exemple avec le closier, avec Marmoutier avait-il bien rempli ses obligations en échange de l’absence de prix de location ? Ses héritiers étaient des neveux et nièces, trois lots ont été constitués et celui comprenant la closerie de la Garosse a été attribué à un neveu Mathieu Dazon-Mauclerc, bourgeois de Tours, mais également planteur à Saint Domingue (Saint-Marc), estimation 21 000 livres. En définitive Mathieu Chesnon a exploité, sans l’habiter, la closerie de la Garosse pendant 39 ans.

Propriétaires successifs

En 1787 Jacques et Antoine Gilbert d’une famille de commerçants de Tours et colons de Saint Domingue achètent La Garosse, c’est Jacques qui est venu à Tours pour conclure l’acquisition. En 1791 décès d’Antoine, réputé mort aux colonies, par suite des révoltes d’esclaves avec Toussaint-Louverture ; il faut que Bonaparte envoie un corps expéditionnaire pour rétablir l’ordre. Jacques devient donc le seul propriétaire de La Garosse. Il décède en 1793 et la propriété revient à ses 3 sœurs qui gèrent la Garosse en indivision. En 1799 celles-ci décident le partage de leurs nombreux biens. La Garosse estimée à 16 000 livres est attribuée à Marie Madeleine mariée à Pierre Pécard commerçant à Tours. Après le décès de son mari Marie Madeleine restée seule propriétaire continue l’exploitation de la Garosse pendant 30 ans. Il semble que cette durée corresponde à une période de prospérité, le domaine avait été un peu agrandi puisque les actes indiquent 7 arpents dont 4 en vignes et l’existence de 2 closiers. Le commerce du vin était le monopole des Néerlandais qui l’acheminaient par la Loire jusqu’à Nantes où ils le chargeaient sur des bateaux de haute mer pour le vendre dans les pays nordiques. En 1831 décès de Marie Madeleine sans enfant ; elle laisse un testament et attribue l’essentiel des ses nombreux biens aux descendants de ses deux sœurs, sans oublier les bonnes œuvres. Au partage La Garosse ou Bellevue revient à Chignard père et fils habitant à Savigné sur le Lude lesquels ne sont pas intéressés par cette propriété et la revendent presque aussitôt.
Il est né en 1776 à Angoulème, habite à Tours, marié 2 enfants ; il achète la Garosse en 1831 pour 20 000 F ; les Chignard ont exigé le paiement en pièces d’or et d’argent. Il semble qu’il ait exploité lui-même, sans closier avec des salariés, il est certain qu’il a habité la maison de sorte que la Garosse devient une closerie où le propriétaire est logé sur place. On apprend davantage sur Louis François Rambur à son décès en 1850 ; on sait qu’il est veuf avec 2 enfants, sa bibliothèque contient surtout les œuvres de Voltaire, de Rousseau, l’Illiade d’Homère, l’histoire de France et la vie de l’Empereur. Dans un cabinet de débarras se trouvaient des redingotes, une selle, un sabre de cavalerie, des pistolets d’arçon et des fusils (de guerre et de chasse). Il faut noter qu’il avait 13 ans en 1789 et que sa jeunesse a du être fortement marquée par la Révolution et l’Empire. L’inventaire de la propriété note l’importance des jardins et la présence d’une charmille. Les deux enfants de Rambur, la fille à Paris mariée à Mabille, le fils médecin à Saint Christophe sur le Nais, ne s’entendent pas et vendent la Garosse aux enchères au Tribunal civil de Tours en 1851 pour le prix de 22 000 F.
L’acheteur est un couple franco anglais Sulpice Lapersonne marié à Maria Lovell qualifiés de rentiers ; lui 58 ans né à Noisy le Grand, elle 55 ans née dans le Sommerset au sud de l’ Angleterre. En 1816 ils étaient à Londres où ils se sont mariés dans le district de Westminster. Ensuite ils ont vécu à Paris comme en témoignent certains actes datés de 1823 et 1844. On peut supposer que Sulpice Lapersonne était un royaliste réfugié à Londres pendant l’Empire. Il n’est pas surprenant que ce couple ait cherché une closerie près de Tours ; à cette époque ces maisons de campagne étaient très recherchées par les Anglais à défaut de la côte d’Azur car les chemins de fer n’existaient pas encore ; Balzac s’en plaignait disant que depuis que les Anglais s’étaient abattus sur la Touraine comme des sauterelles, il n’était pas facile de trouver des closeries à louer ou à acheter. Lapersonne et Maria Lovell n’avaient pas d’enfant ; ils ont mené à la Garosse une existence bourgeoise avec du personnel (au moins un jardinier et une servante). On sait qu’ils avaient du mobilier en acajou, un piano, de la vaisselle en argenterie. Il n’est pas mentionné de closier, il est possible qu’ils aient loué les vignes ; à plusieurs reprises il est question de les vendre, ce qui arrivera plus tard. Par contre on cite des jardins potagers et fruitiers, des serres et surtout un jardin anglais qui deviendra le joli parc actuel avec ses beaux arbres. En 1859 arrive à la Garosse une nièce de Maria, Ann Lovell, célibataire qui désormais va vivre avec sa tante et son oncle. Toujours dans l’intention de se séparer des vignes Lapersonne abandonne la grande allée d’entrée aboutissant au chemin vicinal n° 17 qui deviendra plus tard la rue du Pont Volant et fait aménager une nouvelle allée arrivant dans cette rue à l’ouest et fermée par une porte en fer, puis il pose une palissade pour séparer le vignoble du reste de la propriété. En 1871 Maria Lovell décède, elle laisse un testament qui désigne son mari légataire universel, Sulpice Lapersonne devient donc seul propriétaire. En 1875 Lapersonne âgé de 82 ans décide de céder la Garosse à la nièce de Maria, et garde l’usufruit ; il vend donc la nue propriété et le mobilier pour le prix de 13 400F mais il est précisé dans l’acte notarié que cette somme s’équilibre avec le montant identique de celle que doit Lapersonne à sa nièce en raison des bons soins qu’elle lui a prodigués et qu’elle promet de continuer jusqu’à son décès. Ann n’a donc rien à débourser. La même année Ann vend les vignes et remplace la palissade par un mur édifié non sur bornes mais à 0,50m en retrait de sorte qu’il reste une petite surface appartenant à la Garosse au nord du mur. En 1878 Lapersonne décède à 85 ans. Ann devient donc seule propriétaire de la Garosse, elle le restera 7 ans. Pour la protéger Lapersonne a rédigé un testament aux termes duquel il désigne son neveu Jules Malet, demeurant à Epinay sur Seine, légataire de ses biens. De plus il lègue à ses trois neveux et nièces des actions des chemins de fer du nord mais en les prévenant que si l’un deux intentait une action contre Ann il serait privé de son attribution. Quelques années plus tard Ann, âgée d’environ 67 ans, estimant trop lourde la gestion de la Garosse se retire à Tours (rue Sébastopol). En 1885 elle vend sa propriété sous le nom de Richmond Hill (figurant sur l’acte notarié) ; c’est donc elle qui a pris la décision de changer la dénomination de cette closerie en souvenir de son pays natal. Il est vrai que le nom de Richmond, du Français Richemont, y a été très utilisé, comme La Fayette en France, et de même dans de nombreux pays anglophones. On peut supposer qu’Ann a pensé à un château sur une colline dominant une rivière comme la Garosse ou Bellevue. Il peut s’agir du Château royal construit par Charles VII sur une ancienne forteresse au sud ouest de Londres et auquel il a donné le nom de Richmond parce qu’il venait d’hériter du château de Richmond Hill dans le Nord-Yorkshire dont la situation était similaire. Celui-ci est devenu célèbre car un poète romantique a écrit quelques vers en hommage à une jeune fille de Richmond Hill, ce poème a ensuite été mis en musique et adopté par le régiment du Nord-Yorkshire ce qui à dû accroître la célébrité de ce château. Par la suite il n’est plus question de la Garosse, c’est toujours sous le nom de Richmond Hill que les actes notariés désigneront cette propriété qui a perdu la plus grande partie de ses vignes.
Clos Richmond HillEn 1885 l’acheteur est Madame Veuve Cézanne qui habite Paris avec ses 3 enfants âgés de 21, 16 et 12 ans. Henriette Marguerite Sagey faisait partie de la grande famille Goüin, célèbre à Tours, comprenant de riches commerçants ou banquiers mais aussi mécènes tel Georges Goüin qui a légué à la société archéologique son hôtel Renaissance, lesquels ont contribué à la prospérité de la ville au 19ème siècle. Par ses parents mariés entre cousins germains, elle était la petite fille d’Henry Goüin qui fut Maire de Tours en 1795 et plus tard député. Son père Charles Sagey, ingénieur des mines a conçu la première adduction d’eau de Tours à partir du Cher. Son mari était Ernest Cézanne, probablement cousin du célèbre peintre, né à Embruns en 1820, ingénieur des Ponts et Chaussées, conseiller général et député des Hautes Alpes, titulaire de nombreuses décorations ; Légion d’honneur, Commandeur de l’Ordre de l’Empereur d’Autriche François Joseph (car il a du prendre part à la guerre du Mexique), il est décédé en 1876 à 46 ans chez son oncle Charles Albert Goüin, 61 ans Président du Tribunal civil de Tours 17 rue de la Grandière. A signaler aussi que le frère d’Henriette, Louis Gustave Sagey, directeur de la banque de France à Tours a participé activement aux activités de la société archéologique dont il a été administrateur. Mme Veuve Cézanne utilisait donc Richmond Hill comme maison de campagne avec ses enfants et y recevait ses amis. C’est elle qui, en 1890 a racheté une petite surface prise sur les vignes pour élargir l’allée aboutissant à la rue du Pont Volant laquelle aura désormais 11m de largeur. Peut-être avait-elle des équipages importants.
Elle achète Richmond Hill en 1901 et garde cette propriété pendant 10 ans. Née en 1860 à Morbach (Grand Duché de Bade), elle habite d’abord Paris, puis Tours rue Origet. Elle achète aussi 40 ares de terrain situés au sud-ouest et réalisera le petit lotissement situé à gauche en descendant la rue des Violettes. En 1911 elle consent la location de Richmond Hill au Marquis Pierre de Beaumont, démissionnaire de l’armée qui reprendra de l’activité en 1914 et décédera en 1917 et qui s’y installe avec sa famille de 6 enfants.
Elle occupera la propriété pendant 67 ans mais interruption pendant l’occupation par l’armée allemande de 1941 à 1945 donc effectivement pendant 63 ans. En 1924 Yolande de Goulaine, Veuve du Marquis achète Richmond Hill à Melle Roos sauf les 40 ares destinés au lotissement. En 1928 elle achète 60 ares au sud du mur terrasse avec droit de passage vers la rue de l’Ermitage. Elle décède en 1957 laissant sur place 2 filles : Louise qui décède en 1958 et Jeanne, infirmière qui mène une vie exemplaire de dévouement dans le cadre de l’Hospitalité de Touraine et de responsable des trains de malades vers Lourdes. Elle décède en 1978, mais quelques années avant doit quitter, pour cause de longue maladie, Richmond Hill qui reste abandonnée. Cette propriété subit des saccages de visiteurs sans scrupules qui s’ajoutent à ceux de l’armée allemande et des bombardements. Les héritiers décident la vente en la confiant au Marquis Pierre de Beaumont alors conseiller général petit-fils des anciens habitants. Le 23 novembre 1978 l’achat est réalisé pour 1 158 000 F par un promoteur Monsieur Vandercappel dont l’objectif est de construire une résidence services bien placée dont les appartements seront livrés en 1980. Les héritiers se réservent la parcelle de 60 ares au sud du mur terrasse pour constituer un petit lotissement dont la viabilité est assurée par l’intervention de la ville de Tours qui remplace l’ancienne voie privée des lilas par l’actuelle rue des Violettes. Au nord les terrains occupés par les vignes ont été achetés par la ville à destination de l’éducation nationale.